Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
21 juin 2008 6 21 /06 /juin /2008 20:22

Portrait d’une battue battante

MICHEL ABÉCASSIS adapte et met en scène deux romans de l’écrivain irlandais RODDY DOYLE qui fait le portrait de Paula Spencer, une femme battue qui se bat pour retrouver la lumière.

Comment le projet de cette adaptation de RODDY DOYLE est-il né ?

MICHEL ABÉCASSIS : Cette mise en scène s’inscrit dans les projets européens « Tandem » qui reposent sur la collaboration entre artistes français et artistes des vingt-six autres pays de l’Union européenne. J’ai été sollicité par Dublin et j’ai rencontré OLWEN FOUÉRÉ, la plus grande comédienne irlandaise. Après plusieurs rencontres à Paris et à Dublin, nous nous sommes mis d’accord pour cette aventure autour de l’œuvre de RODDY DOYLE. J’avais lu il y a longtemps LA FEMME QUI SE COGNAIT DANS LES PORTES. Pendant que ce projet se mettait en place, est sortie la suite de ce premier roman, PAULA SPENCER. Douze ans après, RODDY DOYLE choisit la lumière après un premier roman très noir.

Quels sont les thèmes abordés par ces deux romans ?

M. A. : LA FEMME QUI SE COGNAIT DANS LES PORTES aborde des sujets importants : les femmes battues, les ravages de l’alcool et le quart-monde composé de tous les laissés-pour-compte de la société.

Dans le premier roman, on découvre cette femme battue par son mari : tous deux, ainsi que leurs enfants, boivent. Dans le deuxième roman, le mari a été flingué par les flics et Paula redécouvre la vie même si elle a toujours dans la peau celui qui la battait. Elle ne boit plus, ses enfants non plus ; elle rencontre un autre homme et s’aperçoit qu’à quarante-huit ans, elle peut encore être désirable. La seule chose qui la tient debout et lucide, c’est le souci de ses enfants.

Comment avez-vous travaillé l’adaptation scénique de cette œuvre ?

M. A. : Ce qui m’intéressait, c’était de tirer l’œuvre vers la lumière même s’il y a des passages très durs. Il y a beaucoup d’humour décalé dans ce texte caustique. Quand j’adapte un texte, je pense toujours à la dramaturgie et au plateau. En l’occurrence, je n’avais pas envie d’une comédienne qui gueule sa douleur. Je hais la psychologie et le naturalisme au théâtre et il s’agissait de trouver suffisamment de distance pour éviter le pathos. C’est pourquoi j’ai choisi le stand up et le micro pour faire sonner les mots et trouver leur vraie musicalité car c’est la musicalité qui donne le sens. Il s’agissait de travailler sur l’oralité dans la mesure où le personnage se réapproprie le je par la parole, par le récit. Il s’agit d’un exutoire certes, mais d’un exutoire très codifié. La mise en scène est écrite comme une partition musicale.

Que nous apprend Paula Spencer sur l’existence ?

M. A. : Même si elle crache son venin dans un texte aux limites du chant, Paula n’est pas personnage larmoyant : elle est très rock’n’roll, complètement destroy. Elle est obligée d’en passer par les mots pour dire les choses et s’en sortir. Quand elle se fait cogner, tout le monde le sait et personne ne lui demande ce qui se passe, ni son entourage, ni les médecins. La seule chose qu’elle peut dire c’est qu’elle s’est cognée dans les portes : sa douleur est innommable jusqu’à ce qu’elle parvienne à cette catharsis qu’est la parole, souvent avec un humour incroyable comme si la seule véritable échappatoire à l’horreur, c’était de parvenir à rire de soi et du monde.

Propos recueillis par CATHERINE ROBERT, La Terrasse, n° 160, septembre 2008

___________________________________________________

Le génie franco-irlandais

De juillet à décembre 2008, les cultures des vingt-sept États membres de l’Union européenne seront à l’honneur aux six coins de l’Hexagone, sur ses diagonales et au-delà. C’est là le pari de la Présidence française de l’Union européenne : proposer pour la première fois au public français une Saison culturelle européenne qui mette en évidence la diversité créatrice de toutes les cultures européennes, ainsi que la force identitaire d’un patrimoine en grande partie commun. Le volet théâtral de la semaine irlandaise de cette saison débutera le 16 septembre 2008, sur la scène du Théâtre de la Tempête à la Cartoucherie de Vincennes avec une adaptation de deux romans de l’auteur dublinois, « La femme qui se coignait dans les portes » et « Paula Spencer ».
Cette adaptation et sa mise en scène sont signées Michel Abécassis (auteur, comédien et metteur en scène, il a fondé théâtre de l'Éveil en 1982) en collaboration avec Olwen Fouéré.
The Irish Eyes a rencontré le metteur-en-scène pour découvrir ce qu’il y avait derrière ce beau projet franco-irlandais.


Irish Eyes : Pourquoi le choix de ce texte de Roddy Doyle?


Michel Abécassis : C’est très simple. J’ai été sollicité par l’Ambassade de France à Dublin dans le cadre de la saison culturelle européenne qui a lieu pendant la présidence de la France de l’Union européenne. L’attaché culturel qui me connaissait, m’a demandé si je pouvais travailler sur un projet franco-irlandais avec carte blanche artistique totale pour le projet artistique. J’ai pensé très vite à un roman qui j’avais lu il y a pas mal d’années, un roman de Roddy Doyle, « La femme qui se cognait dans les portes » et comme je monte très souvent des adaptations au théâtre, j’ai eu très envie de monter ce projet-là. Le Centre Culturel Irlandais de Paris, ayant vent du projet, tout de suite ils m’ont dit : « si vous souhaitez monter ce projet-là, il faut absolument faire ça avec Olwen Fouéré, qui est une des plus grandes comédiennes irlandaises. Elle parle en plus français ». Je l’ai rencontrée à Dublin il y a un peu plus d’un an et puis on a cheminé ensemble et on s’est mis d’accord pour faire ensemble ce projet. Là-dessus est venu l’auteur, Roddy Doyle, qui venait de sortir la suite du roman, onze ans après, en anglais. Ca s’appelle Paula Spencer et Olwen m’a dit : « Mais Michel, pourquoi tu ne ferais pas une adaptation des deux romans ? » et ça a beaucoup plu à Roddy Doyle et voilà comment on est arrivé à ce projet.

I.E. : Qui est donc Paula Spencer ? Pourriez-vous donc nous la décrire sans trop dévoiler ?

M.A. : Quand j’ai écrit à Roddy Doyle, j’ai insisté sur le côté universel de la femme qui avait à faire avec la violence conjugale. Ca lui a beaucoup plu. Le personnage de Paula Spencer c’est un personnage très shakespearien, qui se retrouve dans cette grande problématique de l’amour et de la haine. L’amour pour cet homme qu’elle aime mais en même temps qu’elle hait car cet homme va la massacrer avec une violence innommable, souvent sous l’emprise de l’alcool et en même temps il l’a sauvée de la misère. Et puis l’amour pour ses enfants et en fait la rupture qu’il y aura définitivement avec cet homme c’est le jour ou il voudra lever la main sur une de ses filles.

I.E. : Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées en montant la pièce ?

M.A. : La grande difficulté c’était d’abord l’adaptation. C’était un long travail de cheminement autour de deux grands romans et très difficile de garder l’oralité. Le grand intérêt pour moi c’était avec le deuxième roman. Le premier c’est un pur chef-d’œuvre mais le deuxième apporte de la lumière et le projet m’intéressait quand j’ai vu qu’il y avait de l’espoir dans cette femme et dans sa vie. Ce n’est pas que noir; il y a une porte d’ouverture.

I.E. : Parlez-nous un peu du travail avec Olwen.

M.A. : C’était très important qu’elle parle parfaitement le français. Il y avait donc cette rencontre bi-culturelle fascinante. C’était donc un projet franco-irlandais avec, en plus, une comédienne qui parle les deux langues. Le choix d’Olwen s’est imposé très vite par la rencontre humaine que nous avons eue à Dublin. On m’avait dit, et je le confirme, que c’était une des plus grandes comédiennes irlandaises. Elle a travaillé sur les plus grandes scènes bien sûr à Dublin mais aussi à Londres… elle a travaillé à la Royal Shakespeare Company et bien ailleurs. Donc cette dimension, cette puissance, sa capacité à prendre de corps un texte très difficile comme ça, toute seule, tout ça a fait que le choix s’est imposé. Et puis il y a une belle rencontre humaine. En plus c’est une rencontre culturelle de pratiques théâtrales. Je travaille d’habitude beaucoup sur la langue et avec Olwen j’ai appris beaucoup plus de souplesse, j’ai appris à être un peu plus à l’écoute du comédien, non que je ne l’étais pas avant mais je le suis plus maintenant. Olwen est une comédienne qui est très intéressée par le travail sur le corps, moi je suis plus intéressé par le travail sur le texte, on a été l’un vers l’autre et c’était extrêmement bénéfique même pour l’avenir. On a vraiment partagé la recherche, c’était un vrai travail à deux.

I.E.  : Et sur l’Irlande ?

M.A. : J’ai découvert une passion… cette île avec son histoire m’a beaucoup touché dans ma jeunesse, de par son conflit interne, mais j’ai découvert une âme qui m’a beaucoup parlé.

I.E. : Que voulez-vous que le public ressente à la fin de la pièce ?

M.A. : C’est un spectacle frontal. C’est un cri, un cri d’alerte. Je veux que ce public, qui sera, je l’espère, très pris à la gorge, n’ait qu’une seule envie : que les femmes dans les gradins se disent : ‘Jamais je n’accepterais ça’ et que hommes dans les gradins soient en alerte pour tirer la sonnette d’alarme. Ce n’est pas qu’un acte théâtral, c’est aussi un acte social d’un théâtre politique, engagé.


Eh bien, engagez-vous avec du génie théâtral franco-irlandais à la Cartoucherie 16-28 septembre (www.la-tempete.fr), aux Bouffes du Nord 12-15 novembre (www.bouffesdunord.com) ou bien en tournée nationale.

Entretien édité dans le journal Irish Eyes

Partager cet article

Repost 0
Published by teveil - dans PRESSE

Recherche